Souvent accusée d’augmenter le risque de diabète de type 2, la pomme de terre mérite-t-elle vraiment sa mauvaise réputation ? Une vaste étude parue dans le BMJ, fondée sur trois cohortes américaines au long cours et une méta-analyse internationale, a permis de clarifier le lien entre la consommation de patates sous différentes formes (cuisinées, bouillies, en purée, frites ou chips) et le risque de développer un DT2.

À mi-chemin entre légume et féculent, la pomme de terre reste difficile à classer pour les nutritionnistes en dépit de son importance dans l’alimentation mondiale, notamment en Europe et en Amérique. Ainsi, les repères alimentaires pour les adultes du Haut Conseil de la santé publique (établis en 2017) comptaient les pommes de terre parmi les aliments ne faisant l’objet d’aucune recommandation spécifique, faute d’arguments scientifiques permettant d’établir une limite de consommation particulière.

De fait, la place du tubercule andin dans une alimentation saine reste incertaine. En décembre 2024, dans un article des Cahiers de Nutrition et de diététique, des scientifiques notaient que « certaines études [ont] montré une association positive entre une augmentation de la consommation de pommes de terre et le diabète de type 2 », notamment sous forme de frites. Cependant, ces associations sont encore sujettes à débat et de nouvelles études observationnelles au long cours sont nécessaires pour préciser les conclusions de ces deux études de référence.

Des scientifiques américains ont donc cherché à évaluer plus finement l’association entre consommation de patates, sous toutes ses formes, et risque de développer un diabète de type 2 (DT2). Ils ont également cherché à estimer la réduction de ce risque dans différents scénarios où les pommes de terre seraient remplacées par des alternatives courantes : céréales entières, céréales raffinées, légumes (amylacés ou non), légumineuses, riz (blanc ou complet).

Leur travail s’est articulé autour de 2 axes : mettre à jour l’étude consacrée à trois cohortes prospectives américaines, qu’ils avaient publiée en 2016, et réaliser une méta-analyse de la littérature actuelle pour compléter ces données observationnelles.

Trois cohortes prospectives incluses

Pour le 1er axe d’étude, les trois cohortes prospectives incluses ont été NHS (début de suivi diététique en 1984, fin de suivi en 2020 ; 121 700 infirmières de 30 - 55 ans à l’inclusion), NHS II (1991 - 2021 ; 116 429 infirmières de 25 - 42 ans) et HPFS (1986 - 2018 ; 51 529 professionnels de santé masculins de 40 - 75 ans). L’alimentation a été évaluée tous les 4 ans à partir de la date de début renseignée pour chaque cohorte.

Dans les questionnaires de fréquence alimentaire de chaque cohorte, les participants ont dû indiquer pour chaque item renseigné combien ils en consommaient sur une échelle de 9 réponses, allant de « jamais ou < 1 fois/mois » à « ≥ 6 fois/jour ». Il y avait 3 items sur la consommation de pommes de terre : un sur les pommes de terre cuisinées, bouillies ou écrasées/en purée (une portion = 150 g environ), un sur les frites (une portion = 120 - 180 g), et un sur les chips de patates ou de maïs (une portion = 30 g).

La consommation totale de pommes de terre était la somme des frites et des pommes de terre cuisinées, bouillies ou écrasées/en purée, l’item sur les chips ne permettant pas de distinguer ceux à base de pommes de terre et ceux à base de maïs.

Le critère de jugement principal était l’incidence du diabète de type 2 autodéclaré par les sujets, ensuite vérifié sur la base de questionnaires qu’ils devaient remplir avec leurs symptômes, résultats de tests (glycémie à jeun) et prescriptions d’antihyperglycémiants. L’analyse a pris en compte de nombreux facteurs de confusion potentiels : âge, antécédents familiaux de DT2, ethnie, tabagisme, consommation d’alcool, activité physique, HTA à l’inclusion, statut socioéconomique, usage d’antihypertenseurs, d’hypolipémiants, et prise en compte des niveaux de consommation des autres groupes de nourriture (hors pommes de terre).

Une association positive avec les frites

Les résultats sont parus en août 2025 dans le BMJ. Sur 5 175 501 personnes-années de suivi (soit un suivi médian de 27,5 ans dans NHS, 25,6 ans dans NHSII et 23,4 ans dans HPFS), un DT2 a été diagnostiqué chez 22 299 participants. Après ajustement par les facteurs de confusion précités, la consommation totale de patates était associée à un surrisque de DT2 : les participants consommant ≥ 7 portions/semaine de patates (toutes formes confondues) avaient un risque 12 % plus élevé de DT2 que ceux en consommant < 1 portion/semaine (hazard ratio [HR] = 1,12 ; IC 95 % = [1,02 ; 1,24] ; p < 0,001 pour la tendance). Pour chaque augmentation de 3 portions/semaine de patates (toutes formes confondues), le risque de DT2 augmentait de 5 % (IC 95 % = 2 - 8 %).

Cependant, cette augmentation du risque provenait de la consommation de frites : pour 3 portions supplémentaires/semaines de frites, le risque augmentait de 20 % (12 - 28 %), tandis que la consommation combinée de patates cuisinées, bouillies ou écrasées/en purée n’était pas associée avec le risque de DT2, de même que l’augmentation de 3 portions/semaine de ces formes de pommes de terre. Ces résultats étaient cohérents avec les méta-analyses de la littérature.

Le choix déterminant des alternatives

En ce qui concerne le remplacement des patates, toutes les alternatives évoquées plus haut ne se valent pas en termes de risque de DT2. Les modèles utilisés par les auteurs sur les trois cohortes prospectives américaines trouvent une diminution du risque de DT2 de 8 % (5 - 11 %) en remplaçant 3 portions hebdomadaires de patates (toutes formes confondues) par des céréales entières (p < 0,001). La diminution était non significative en remplaçant seulement les patates non frites, mais très marquée en remplacement de 3 portions hebdomadaires de frites (diminution du risque de 19 % [14 - 25 %] ; p < 0,001).

De même, remplacer les patates totales par les légumes non amylacés, ou bien remplacer les portions de frites par des légumineuses, des légumes (amylacés ou non) ou même des céréales raffinées était aussi associé à une diminution du risque de DT2. En revanche, remplacer les patates (toutes formes confondues) par du riz blanc augmentait le risque de DT2 de 15 % (10 - 20 %) [p < 0,001), un surrisque encore augmenté en remplaçant seulement les pommes de terre non frites par du riz blanc. Les méta-analyses de la littérature trouvaient des résultats comparables concernant la substitution des patates par d’autres aliments.

« L’association positive entre la consommation totale de pommes de terre et le risque de DT2 observée dans notre cohorte et dans la méta-analyse dose-réponse était principalement due à la consommation de frites, concluent les auteurs. Nos résultats soulignent que l’association entre la consommation de pommes de terre et le risque de DT2 dépend des aliments spécifiques utilisés comme substituts. »

Référence
Mousavi SM, Gu X, Imamura F, et al. Total and specific potato intake and risk of type 2 diabetes: results from three US cohort studies and a substitution meta-analysis of prospective cohorts.  BMJ 2025;390:e082121.
Pour en savoir plus :
Amiot-Carlin MJ. Consommation des fruits et légumes : quels avantages, quels risques ?  Rev Prat 2019;69(2):139-42.
Francès P, Zahraoui Y, Cruz Fonseca M, et al. Intoxication à la solanine.  Rev Prat Med Gen 2022;36(1070):426.

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